Coronavirus : la fin du Made in China ?

Si certains d’entre nous le savaient hier, la transmission de maladie entre les animaux et les humains est aujourd’hui connue de tous. Appelée zoonose, sur 335 maladies apparues entre 1960 et 2004, 60% provenaient d’animaux (d’après une étude datant de 2008). En cause, l’augmentation des activités humaines. En effet, les écosystèmes sont bouleversés par la déforestation, le braconnage, l’urbanisation… la pression exercée sur la biodiversité multiplie les interactions avec le monde sauvage. Ces impacts qui entraînent des dérèglements climatiques et écologiques sur la planète pourraient être la source d’autres crises plus importantes encore dans les années à venir. 

Si la crise du Coronavirus provient du monde sauvage, c’est bel et bien les humains qui en sont les premiers affectés. En effet, en quelques semaines les conséquences ont été dramatiques. Des milliers de personnes ont été contaminées et plus de 100 000 morts sont d’ores et déjà à déplorer. Ce nombre croissant inquiète chaque jour un peu plus. Cette crise sanitaire sans précédent a conduit à l’engorgement des hôpitaux. Partout dans le monde, assurer un service pour l’ensemble des porteurs du virus est une lutte permanente.

Exposés à la maladie, dans des conditions difficiles, les personnels soignants sont en première ligne. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à être exposés au risque de contamination et à mettre leur santé en danger puisque des milliers de salariés continuent également de faire vivre les activités indispensables à la vie du quotidien : grandes surfaces, transport de marchandises, ramassages des ordures… 

Depuis des décennies les interactions entre les populations du globe n’ont eu de cesse d’augmenter. Néanmoins, avec l’apparition d’une crise inédite, la globalisation effrénée est victime de son propre fonctionnement : le marché. En effet, en 3 mois, l’ensemble de l’économie a été paralysée. Dès le mois de janvier, avec le confinement annoncé en Chine, l’arrêt des chaînes d’approvisionnement du pays a mis à mal les entreprises européennes et touché de nombreux secteurs comme l’aéronautique, l’automobile ou le textile. Considérée comme l’usine du monde, la Chine est venue en quelques années rompre l’équilibre avec 20% l’économie mondiale 

Alors avons-nous et souhaitons-nous consommer et produire plus localement ?

Oui, mais repenser notre société sera une étape indispensable à la construction du monde de demain tant cette crise a démontré la trop grande dépendance des économies entre elles. 

 

UN DÉPENDANCE TROP IMPORTANTE

 

Il est important maintenant de savoir si le modèle existant sera reconstruit ou réinventé. Ces dernières années montrent que les décisions d’achats sont de plus en plus effectuées en fonction du lieu de fabrication, des exigences sociales et environnementales. En effet, la transparence, la traçabilité des produits, les conditions dans lesquelles ils ont été fabriqués deviennent des critères essentiels pour les consommateurs. Prenez l’habillement par exemple, il y a quelques années la composition d’un vêtement ou son lieu de fabrication étaient rarement pris en compte. Mais du coté des entreprises, ces changements impliquent de revoir l’impact sur les prix et l’ensemble des chaînes de valeur. Concrètement, les chaines de valeur se traduisent par les activités clés des entreprises : fabrication, achats de marchandises, ressources humaines etc. Ainsi déplacer une activité peut avoir des conséquences sur son organisation structurelle. 

De plus, dans la fabrication de nombreux biens, les firmes utilisent des matériaux ou des matières premières issus de différents pays. C’est pour cela qu’une société peut dépendre de plusieurs autres. Et on en trouve en particulier dans les secteurs pharmaceutiques, automobiles et technologiques. Ces matériaux ou matières premières sont appelés produits intermédiaires. Ils entrent dans la composition d’autres biens et sont indispensables (composants électroniques, pièces de voitures, agents chimiques..). On peut expliquer cette interdépendance par la spécialisation des pays dans des domaines d’activités particuliers. Plus un pays est spécialisé, plus sa productivité est accrue et plus il est  compétitif. Sans s’en rendre compte il devient essentiel pour l’activité des autres pays. La mondialisation a accentué ce phénomène et en quelques années, on constate que 20% des produits intermédiaires sont produits en Chine.

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Autre facteur, depuis l’après-guerre, l’essor de la classe moyenne et l’augmentation des revenus ont fait progressivement basculer la France vers une économie de services. Le secteur primaire (industriel) est délaissé au profit du secteur tertiaire (commerce, transport, activité financière …) qui représente d’ailleurs aujourd’hui plus de 75% de l’économie française. Conséquence, le coût du travail et la compétitivité des pays émergents a poussé les entreprises à délocaliser leur production. Évidemment, on ne peut pas s’attendre à un changement radical de ce modèle. Le coût de la main d’œuvre reste à ce jour encore peu cher dans ces pays.

 

 RELOCALISER APRÈS LA CRISE ?

 

La crise sanitaire est très révélatrice dans certains secteurs clés pour l’économie française. C’est notamment le cas dans l’industrie pharmaceutique où 80% des principes actifs (molécule qui dans un médicament possède un effet thérapeutique) viennent de l'étranger, dont 40% de Chine. Dans ce cas, l’arrêt de la production chinoise a tout simplement coupé la production des autres usines qui ne pouvaient plus se fournir. La relocalisation de certaines activités (fabrication de masques, respirateurs, médicaments…) en Europe pourrait être envisagée. Cela permettrait de retrouver davantage d’indépendance dans le domaine de la santé. Cela peut être envisageable pour d’autres secteurs, car en plus de regagner en indépendance, raccourcir la distance entre le lieu de fabrication et celui de consommation confère des vertus environnementales et stimule des activités stratégiques.

En cas de nouvelle crise, les chaines d’approvisionnements pourraient continuer à fonctionner, si toutefois les matières premières sont disponibles. Mais elles pourraient aussi être réquisitionnées plus rapidement pour rediriger leurs fabrications vers des biens stratégiques. - par exemple, certaines usines de parfum ont fabriqué des gels hydroalcooliques - D’un point de vue environnemental, alors que le transport de marchandises représente 10% des émissions mondiales de CO2, la relocalisation pourrait devenir une bonne nouvelle pour l’écologie. D’autant plus qu’une étude a montré que le calcul des émissions de carbone ne prenait pas en compte celles émises par les produits importés (expliqué dans ce rapport). Le défi est donc bien plus qu’industriel, il est aussi, social et environnemental. 

 

LE CAS DU TEXTILE.

 

En France, le textile représente aujourd’hui 20% du secteur manufacturier. Au début du XIXe siècle, la filière représentait 60% du paysage industriel. Elle était composée de petites entreprises implantées aux quatre coins de la France : certaines spécialisées dans la filature et tissages de toiles comme en Bretagne, d’autres dans le travail du Lin dans le Sud Ouest. A travers l’essor de la machine à coudre et l’augmentation de la productivité de la filature et du tissage, les métiers d’artisan autrefois exercé en télétravail au domicile sont alors concentrés dans les usines. La filière subira ensuite de petits changements successifs jusqu’au milieu du XXe siècle qui entraînera une industrialisation et une contraintes de collections annuelles imposées par la Haute-couture.

Ce n'est que dans les années 90 que la mondialisation remodèle la production textile et profite de l’essor de la Chine pour délocaliser les fabrications. Déjà affaiblie, la dissolution de l'accord multifibres en 2005, visant à protéger les industries textiles des pays développés par la régulation des importations, a scellé le sort de l'industrie textile. Les entreprises de fast-fashion en profitent pour délocaliser et réduire leur coût de fabrication pour proposer des vêtements de moins en moins cher. Aujourd’hui pourtant, se sont ces multinationales qui subissent le plus cette crise sanitaire. Les enseignes ont vu leurs magasins fermer et leurs chiffres d’affaires chuter. Mais plutôt que de remettre en question leur business modèle, elles pensent déjà à fuir la Chine pour d’autres contrées : Vietnam, Cambodge, Bangladesh.

Les importations ont explosé tandis que la production a nettement baissé. Source :    Insee

 

Les importations ont explosé tandis que la production a nettement baissé. Source : Insee

 

Avec 40% de la production textile mondiale, la Chine reste le premier pays exportateur, suivie du Bangladesh. Mais le Coronavirus, en ralentissant les échanges entre pays, pourrait contraindre beaucoup d’acteurs de la mode à trouver de nouvelles solutions. De plus, en dix ans, le marché a perdu 15 % de sa valeur, selon l’Institut français de la mode. En cause, notamment, la nécessité de « consommer moins mais mieux ». Une prise de conscience qui a initié un vrai mouvement de relocalisation. La recherche de matières premières est de plus en plus locale et l’émergence des produits éco-responables permettrait d’accélérer cette tendance. Le coton recyclé, le lin ou l’upcycling (réutiliser ce qui a déjà été fabriqué) réduisent voire suppriment les enjeux liées à la culture du coton par exemple. Economiser l’utilisation d’eau et abandonner les pesticides notamment.

Dans ce cas, la production du tissu peut être entièrement réalisée sur un même territoire. De nombreuses entreprises françaises et européennes ont déjà inclu dans leur chaine de valeur l’utilisation de fibres plus propres. Chez Scambià par exemple, nous utilisons du coton recyclé et du PET (Polyéthylène Téréphtalate) recyclé issu de bouteilles plastiques avec un tissage et une confection française pour nos polos. Evidemment, le textile n’est pas une filière indispensable, surtout en cette période. En revanche, elle fait parti d’un ensemble d’industrie qui doit aujourd’hui faire face à de nouvelles incertitudes. Une opportunité, peut-être, pour revoir ses priorités. - La filière textile s’est d’ailleurs illustrée dans sa capacité à réorganiser sa chaine de production et fabriquer des masques grands publics par milliers ces derniers mois. -

 

UN AVENIR DURABLE ?

 

Il faut espérer que le Coronavirus puisse servir de leçon pour ne pas reproduire les erreurs passées. Nous réalisons aujourd’hui que réduire l’emprise de certains pays augmenterait la stabilité des entreprises puisqu'elles dépendraient moins du contexte international. Nous réalisons que développer les industries présentes sur les territoires stimuleraient non seulement l’emploi mais diminueraient aussi notre impact sur l’environnement. Nous savons également que le réchauffement climatique n’est pas, contrairement à ce virus, temporaire et qu’il accentue le risque de nouveaux dangers. C’est pourquoi nous devons considérer sérieusement le choc de cette crise et prendre des mesures à la hauteur de celles prises pour arrêter la pandémie. 

Notre capacité à sortir de cette situation ne tient bien entendu pas seulement du fait de relocaliser des entreprises ou de faire preuve de protectionnisme. C’est néanmoins une opportunité d’adapter notre modèle à l’urgence climatique. Cela implique de faire évoluer nos politiques de transport, nos habitudes de consommation - le coronavirus nous prouve notre résilience en privilégiant les biens indispensables et notre capacité à nous entraider - D'un autre côté, les moyens pour sauver l'économie ne doivent pas être utilisés pour financer des industries plus polluantes, mais au contraire, privilégier une économie plus locale, apporter des réponses plus concrètes aux inégalités et poser les bases d'un monde plus juste et plus respectueux des personnes et de l’environnement.

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